Par Florence Le Cam et Cédric Tant, ULB. 

Au sein du paysage médiatique belge francophone, 2016 marque les 50 ans de la délivrance des premières cartes de presse par la commission d’agréation. Créée trois ans plus tôt, en 1963, cette dernière est chargée d’agréer au titre de journaliste professionnel les professionnels des médias qui en font la demande et satisfont aux critères de sélection (voir infra).

Or, le travail de la commission n’a depuis fait l’objet d’aucune étude – universitaire ou interne – et ce malgré plusieurs décennies d’activités. Peu nombreuses, les données concernant l’évolution du métier de journaliste en Belgique francophone sont par ailleurs clairement dispersées[1] et la plupart des corpus recueillis le sont à partir d’énoncés déclaratifs en provenance des individus eux-mêmes ou d’entretiens en profondeur. Dans ce contexte, nous avons articulé notre recherche autour de trois points nodaux : la structuration du territoire journalistique de 1885 à 1959 à travers les objectifs portés par les associations professionnelles ; la genèse de l’élaboration de la carte de presse à partir des débats autour du projet de loi sur le titre de journaliste professionnel et les premiers pas de la Commission d’agréation.

L’examen des stratégies discursives mises en place à partir de la fin du XIXe siècle par les associations professionnelles nous a permis de mieux cerner les enjeux de l’époque qui virent émerger la demande de reconnaissance de la profession de journaliste en tant que métier spécifique. La jeune Association de la presse belge, créée en 1885-86 va rapidement tenter de définir un statut pour les journalistes en mettant l’accent sur la professionnalisation du métier : défense des salaires, mutuelle, barèmes salariaux… Le concept de carte de presse commençait à germer mais il faudra attendre plus d’une décennie après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour le voir éclore.

Les années 1959-63 furent ponctuées de débats politiques mais également de discussions endogènes aux associations de journalistes lorsque fut modelé le projet de loi relatif à la reconnaissance et à la protection du titre de journaliste professionnel. En effet, si certaines conditions d’attribution de la carte de presse n’ont fait l’objet que de peu de discussions telles que l’impossibilité de combiner des pratiques journalistiques et des pratiques commerciales ou de publicité[2], la mise en place d’une amende pour celui qui usurpe le titre officiel, etc., c’est autour de la définition d’information générale que les débats se sont cristallisés. Représentants de la presse périodique et de la presse professionnelle ne s’entendent pas sur cette notion polysémique et après de nombreux échanges tant à la chambre qu’au Sénat, il est décidé que ce seront les commissions d’agréation qui auront à charge pour elles d’évaluer la nature du journal dans lequel le demandeur travaille[3]. Après ce long processus politique, la loi est finalement votée en décembre 1963.

Scruter les premières réunions de la commission d’agréation via les procès-verbaux est assez révélateur du manque de données dont nous disposions. En effet, en débutant leurs travaux en septembre 1966, les commissaires abattirent un travail considérable : 577 dossiers de demande de carte de presse examinés, 499 journalistes agréés, 61 personnes auditionnées… Cependant, en examinant les procès-verbaux des commissions, nous n’avons pu que constater le peu d’arguments précis fournis par la Commission qui permettraient de comprendre comment elle juge du caractère généraliste ou spécialisé du média dans lequel travaille le demandeur. Malgré ce manque d’information, nous avons tout de même pu réaliser une radiographie des journalistes agréés à un instant t. Ainsi, nous avons appris qu’en 1966, un journaliste encarté est avant tout un homme d’environ 44 ans qui travaille le plus souvent pour un média papier, ayant en moyenne commencé son activité dans le média pour lequel il travaille en 1953 (ce qui implique une carrière de 13 ans en moyenne pour le même média), et habitant la capitale. Parmi les médias répertoriés, la Radio-télévision publique (RTB) ainsi que le journal Le Soir sont les plus représentés avec respectivement 67 et 60 journalistes agréés. Un autre constat réside dans la pluralité de ces médias : 58 ont été inventoriés alors que la superficie du pays est pour le moins réduite. Les différences entre les sexes sont également marquées : les hommes travaillent davantage dans la presse tandis que les femmes agréées ont tendance à être employées dans l’audiovisuel. Faisant déjà l’objet de discussions sur leur statut, les journalistes indépendants nous laisse entrevoir les prémices d’une pratique qui a encore cours de nos jours et est connue sous le nom de faux-indépendants. En effet, sur les 17 indépendants titulaires d’une carte de presse, huit ne travaillent en réalité que pour un seul média.

Si le manque de transparence caractérise en partie les premières commissions, la mise en place d’une jurisprudence est indéniable. Une étude ultérieure prenant en compte le reste des années de travail des commissaires permettrait de suivre l’évolution des pratiques alors que, 50 ans après avoir été mises en place, les commissions d’agréation sont toujours régies par une loi qui n’a pas évolué depuis lors.

_______________________________________________

[1] Libert, Manon, (2015). Conditions de travail et carrières des journalistes belges : d’une enquête quantitative à une approche qualitative. in Frisque, C. (2015). Les espaces professionnels des journalistes: Des corpus quantitatifs aux analyses qualitatives. Éditions Panthéon Assas.

[2]Le journaliste, “Le contre-projet», n°4, avril 1960, pp.8-9.

[3] Le journaliste, « Au Sénat. … »…. Op. cit. p.16.